La commémoration du souvenir de Guy Môquet et de ses 26 compagnons fusillés
Une maladresse qui tord le cou à l'Histoire
Nicolas Sarkozy a eu tort d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Education nationale. Sa deuxième erreur aura été de choisir Guy Môquet comme symbole de la résistance à l'occupant alors qu'il était un militant politique. Enfin, le chef de l'Etat a également fait preuve de maladresse en s'adressant à la jeunesse de ce pays à travers un épisode tragique de la guerre.
Il l'avait promis, il l'a fait. Une "note de service" parue au Bulletin offciel incite fortement les enseignants à s'associer à la commémoration de Guy Môquet et des 26 autres fusillés de Châteaubriant le 22 octobre 1941. Nicolas Sarkozy a souhaité que la lettre que le jeune homme a écrite avant de mourir à l'âge de 17 ans et demi, soit lue dans les lycées. Cette décision peut apparaître comme le "fait du prince" mais on a vu des caprices plus coûteux : Nicolas Sarkozy n'a pas déclaré la guerre à la moitié de l'Europe, il n'a pas décidé de construire un nouveau Versailles ou même un musée à l'architecture grotesque qui portera son nom... Ici, la volonté présidentielle ne coûte qu'aux enseignants, et encore : ceux pour qui cette commémoration voulue par le chef de l'Etat s'apparente à de la récupération, n'auront pas lue la lettre de Guy Môquet. Il n'en demeure pas moins qu'il n'appartient pas à un président de la République quel qu'il soit de dicter le contenu des cours, même le temps d'une matinée consacrée à la mémoire d'un martyr. François Bayrou a raison de dire que "L'Etat ne doit pas se mêler de l'Histoire. L'Etat ne doit pas organiser la promotion en figure héroïque de qui que ce soit. Le propre d'une démocratie, c'est que l'Etat est respectueux de la séparation nécessaire entre les historiens, les professeurs et les ordres qu'il donne" (Grand Rendez-Vous d'Europe 1-TV5 Monde-Le Parisien du 21 octobre).
Le Snes, syndicat majoritaire chez les enseignants, a raison de s'opposer à cette circulaire mais il a tort de politiser cet événement : "Parce que transformer les lycées en lieu où s’exprime l’'Union Sacrée' de la nation à travers son Président et sa jeunesse est contestable. Imposée aux chefs d’établissement cette commémoration vise à organiser une sorte de 'communion' nationale entre le chef de l’État et les lycéens, qui devront s’y soumettre" explique le syndicat aux parents d'élèves, "Véritable 'fait du prince', elle apparaît avant tout comme un outil de moralisation des jeunes qui serait suscitée par ce moment d’émotion collective". L'outrance des arguments employés tend davantage à démontrer l'aversion du corps enseignant pour la personne de Nicolas Sarkozy que la hauteur d'esprit et l'intelligence des auteurs de cette adresse aux parents d'élèves. "C’est aussi parce que nous avons le souci, en tant que citoyens, en tant qu’enseignants, de préserver l’école de toute tentative d’instrumentalisation dont elle pourrait faire l’objet à des fins partisanes. C’est là le sens de notre conception de l’école républicaine et laïque". poursuit le Snes. Il faut savoir raison garder : on ne voit pas bien quel profit politique le chef de l'Etat pourrait retirer de la lecture de cette lettre aux lycéens d'autant que les professeurs auront toute liberté de commenter cette lettre et de la replacer dans son contexte : en effet, la "note de service" signée par le ministre de l'Education nationale, Xavier Darcos stipule que "cette lecture pourra être suivie d’autres, laissées à l’initiative de chacun et choisies par exemple parmi les textes ci-joints. Le programme se poursuivra par une réflexion collective menée dans le cadre de la classe. On exploitera notamment les thèmes liés à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans les programmes d’enseignement notamment d’histoire, de lettres, de philosophie. (...) Enfin les établissements pourront mettre en place d’autres initiatives à leur convenance (évocation de lieux de mémoire, jumelages interculturels, expositions, productions de documents, etc.)".
Non seulement cette commémoration voulue par Nicolas Sarkozy est maladroite mais le choix même de Guy Môquet en symbole de la résistance à l'occupant, pose problème. En effet, cette présentation de la biographie du jeune homme est contestée par les historiens. Auteur du livre "Le sang des communistes", le chercheur Jean-Marc Berlière explique que Guy Môquet était un militant communiste qui à son arrestation en octobre 1940, distribuait des tracts anticapitalistes dans lesquels il n'était fait aucune allusion à l'occupant allemand (émission Ça vous regarde, LCP-AN du 22 octobre). On trouve d'ailleurs dans les poches du jeune militant, un poème à la gloire du communisme que le PCF s'est empressé de ressortir :
"Les traîtres de notre pays
Ces agents du capitalisme
Nous les chasserons hors d’ici
Pour instaurer le socialisme
Main dans la main Révolution
Pour que vainque le communisme
Pour vous sortir de la prison
Pour tuer le capitalisme" (extrait)
Au moment de son arrestation par la police française, le Parti communiste est interdit depuis le décret-loi du 26 septembre 1939 : les préfets ont le pouvoir d'interner dans des camps les individus reconnus “dangereux pour la Défense nationale ou pour la sécurité publique”. A l'époque, le Parti communiste dénonce une guerre impérialiste et ses militants entreprennent des sabotages dans les industries de guerre où s'illustrèrent notamment les militants communistes Roger et Marcel Rambaud, Maurice et Léon Lebeau. Les communistes sont liés par le pacte germano-soviétique. On est très loin de la résistance héroïque de ceux qui dès la première heure, combattirent l'occupant allemand les armes à la main.
Au-delà de ces "petits" compromis avec l'Histoire, on se demande à quoi peut bien servir la lecture de cette lettre poignante à des jeunes qui ont le même âge que Guy Môquet lorsqu'il est fusillé ? Nicolas Sarkozy donne une explication lors de la cérémonie d'hommage aux martyrs du Bois de Boulogne le 16 mai dernier : "Si nous voulons en faire des hommes et non de grands enfants, nous avons le devoir de leur transmettre à notre tour cette idée de l’homme que les générations passées nous ont léguée et au nom de laquelle tant de sacrifices ont été consentis. (...) ... si j’ai voulu que fût lue la lettre si émouvante que Guy Môquet écrivit à ses parents à la veille d’être fusillé, c’est parce que je crois qu’il est essentiel d’expliquer à nos enfants ce qu’est un jeune Français, et de leur montrer à travers le sacrifice de quelques-uns de ces héros anonymes dont les livres d’histoire ne parlent pas, ce qu’est la grandeur d’un homme qui se donne à une cause plus grande que lui". Ce qu'on retient au premier abord de cet extrait, c'est le sacrifice de sa vie pour défendre son pays en temps de guerre. Mais est-ce que cela est vraiment transposable en temps de paix ? Le plus important passage du discours prononcé par Nicolas Sarkozy n'est-il pas en réalité cette phrase : "Si nous voulons en faire des hommes et non de grands enfants" ? Car ce qui a réellement changé depuis la guerre, c'est que la jeunesse ne porte plus sur ses épaules le poids du monde. La société occidentale a inventé l'adolescence, un état – et plus un passage - qui offre la liberté du monde des adultes sans les contraintes et les responsabilités. Lire la lettre de Guy Môquet n'est sans doute pas la meilleure manière de sortir notre jeunesse de son infantilisation.


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