La politique d'ouverture
Le big bang culturel de l'opinion
En formant un "gouvernement pour toute la France", le chef de l'Etat et le Premier ministre espèrent obtenir une plus grande adhésion des Français à leur vague de réformes. Nicolas Sarkozy a surtout expliqué pendant toute sa campagne que les vieux clivages idéologiques n'avaient plus cours dans l'opinion. Il le prouve en faisant l'ouverture.
Premier gros couac dans la politique d'ouverture. La secrétaire d'Etat chargée de la politique de la ville, Fadela Amara juge "déguelasse" d'instrumentaliser les questions d'immigration et critique le projet de loi de Brice Hortefeux. Trouble dans la majorité qui n'a toujours pas digéré que des postes ministériels reviennent à des personnalités de gauche. A peine le gouvernement formé, le tout nouveau secrétaire général de l'UMP, Patrick Devedjian avait exprimé son trouble avec humour : "Je suis pour un gouvernement d'ouverture, y compris aux sarkozystes, c'est tout dire". Au PS aussi, la pilule ne passe pas : après les tentatives d'intimidation par l'exclusion du parti, on mise désormais sur l'échec de la politique d'ouverture. Arnaud Montebourg estime que cela "ne peut pas fonctionner puisque c'est une politique de débauchage individuel sans accord sur les orientations politiques (...) Ce n'est même pas des couleuvres que vont devoir avaler tous ces ministres de l'ouverture, ils vont avaler des magasins de boas" ( iTélévision, le 10 octobre). Si le microcosme politique paraît désarçonné, une majorité de Français semble satisfaite : selon un récent sondage CSA, 62% sont favorables à ce que le président de la République et le gouvernement poursuivent leur ouverture en intégrant de nouvelles personnalités de gauche : 77% des électeurs de Nicolas Sarkozy contre seulement 50% de ceux qui ont voté Ségolène Royal. A l'évidence, les ralliés passent toujours pour des « traîtres » dans une partie de l'électorat de gauche.
Parler à tous le Français
Pour certains éditioralistes et hommes politiques, l'ouverture n'est qu'une grossière opération de com' destinée à soigner la côte de popularité de Nicolas Sarkozy : le chef de l'Etat n'aurait pas composé un gouvernement mais un "casting" de personnalités qui passent bien à la télévision. Pour d'autres, le chef de l'Etat ne cherche qu'à affaiblir la gauche qui voit partir dans le camp adverse, quelques uns de ses compagnons de route issus du monde politique et associatif. Plus subtil : la politique d'ouverture serait un moyen pour Nicolas Sarkozy, de faire mentir ses adversaires qui avaient prédit le retour de l'Etat UMP et qui avaient présenté le candidat de la droite, comme quelqu'un de sectaire. Aucune de ces explications n'est convaincante. Il apparaît que le président de la République a surtout compris que la France avait changé. Nicolas Sarkozy l'a dit et répété pendant sa campagne : "J'ai voulu dépasser les vieux clivages idéologiques qui n'avaient plus de sens" expliquait-il au Conseil national de l'UMP le 14 mai dernier. Le candidat avait réalisé que les Français de droite et ceux de gauche partageaient les même valeurs à défaut d'être d'accord sur la politique à suivre. Et Nicolas Sarkozy comprend contrairement aux appareils des partis que les Français ne considèrent pas qu'il y a des sujets pour les électeurs de gauche et des sujets pour les électeurs de droite. Lors d'un meeting de campagne à Tours le 10 avril, il affiche ainsi son ambition de s'adresser à tous les Français :
" ... je trouve insensée cette idée selon laquelle parler de l’identité nationale, condamner la fraude et la délinquance ou vouloir lutter contre l’immigration clandestine serait le signe d’une "droitisation" extrême, d’un appel du pied à l’extrême droite.
Je trouve insensée cette idée selon laquelle la fraternité, la justice, le progrès social seraient de gauche.
Quand je parle de l’autorité ou de la fraternité, je ne parle pas à la droite ou à la gauche.
Quand je parle de l’immigration clandestine ou du progrès social, je ne parle pas à ladroite ou à la gauche.
Quand je parle de la lutte contre la délinquance ou de la justice, je ne parle pas à ladroite ou à la gauche.
Je parle à tous les Français, de ce qui les concerne tous".
Faire un gouvernement pour toute la France
Le président de la République l'a dit lors de son discours devant les parlementaires de la majorité le 3 octobre dernier : avec la politique d'ouverture, il a voulu "faire un gouvernement pour toute la France". A regarder le trombinoscope du gouvernement Fillon, c'est un sans-faute : il n'a pas fait seulement une place aux femmes en leur réservant autant de postes de ministres que les hommes ; il n'a pas seulement attribué plusieurs portefeuilles à des Français issus de la "diversité" ; il a aussi donné une large place à des personnalités de l'opposition. Toute la France ou presque, est représentée. Le politologue Dominique Reynié explique ainsi que "le gouvernement est parlementarisé, transformé en petite assemblée chargée de mettre en scène le débat national, la polémique ou le différend sur la faillite de la France, la politique de rigueur, les SDF, les tests ADN... Ceci expliquerait la volonté de Nicolas Sarkozy d'avoir des ministres issus de la gauche. (...) La déclaration de Fadela Amara sera probablement beaucoup plus reprise par les médias que tous les arguments évoqués la semaine dernière par l'opposition parlementaire" (Libération, 9 octobre). Ce parlement en modèle réduit est donc destiné à incarner devant l'opinion, une société française en marche vers les réformes structurelles. Mais il ne s'agit pas pour autant de faire un gouvernement d'entente nationale cher à François Bayrou. Pragmatique, Nicolas Sarkozy a dit et répété qu'il appliquerait son programme, il n'a jamais été question de passer un accord de gouvernement avec l'opposition : "Il y a une stratégie. Il y a un projet présidentiel. Les Français ont tranché. Mais au service de cette stratégie et de ce projet, il faut aller chercher le plus largement possible" expliquait le chef de l'Etat aux parlementaires de la majorité le 3 octobre dernier.
Entre efficacité et débat
Nicolas Sarkozy semble plus que jamais déterminé à mener une politique d'ouverture quitte à fâcher ses amis de l'UMP. Le président de la République est plus sensible à l'opinion des Français qu'à celle des appareils des partis. Ce "gouvernement pour toute la France" a-t-il pour autant des chances de réussir ou du moins de durer ? Les personnalités issues de la gauche savaient dès le début qu'elles n'auraient pas leur mot à dire sur le programme de Nicolas Sarkozy choisi par une majorité de Français mais qu'elles pourraient l'enrichir à l'image du Haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, Martin Hirsch qui met en oeuvre son idée de Revenu de solidarité active. Cependant, tous les ministres d'ouverture ne sont pas aussi "sarkocompatibles" que Jean-Marie Bockel (lire mon article du 30 octobre 2005) et certains pourraient à la longue, se sentir frustrés. Les derniers événements tendent cependant à démontrer que chacun est disposé à travailler en bonne intelligence : Fadela Amara a finalement déclaré qu'elle ne démissionnerait pas même si les tests ADN figuraient dans le projet de loi définitif de Brice Hortefeux. Idem pour Martin Hirsch qui préfère convaincre le gouvernement de renoncer à un amendement qui exclut les sans-papiers des centres d'hébergement d'urgence plutôt que de claquer la porte. Le président de la République et son Premier ministre sont également prêts à avaler des "magasins de boas" : dans le pseudo gouvernement d'ouverture de Michel Rocard de 1988, les propos incendiaires de Fadela Amara à l'encontre des projets de la majorité, l'auraient immédiatement contrainte à la démission ; aujourd'hui, le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez déclare le 10 octobre sur RTL que la secrétaire d'Etat "apporte de l’oxygène" au gouvernement, mais il a aussi expliqué qu’il allait falloir trouver "un point d’équilibre entre efficacité et débat".


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