La politique monétaire de la BCE
Un Ayatollah à la tête de l'Euro
Quand Jean-Claude Trichet cessera de croire que l'inflation menace la zone euro et s'intéressera davantage à la croissance...
Jean-Claude Trichet reste droit dans ses bottes. Que l'euro ait atteint pour la première fois de sa carrière 1,41 dollar le 21 septembre dernier, n'affecte pas ses certitudes. Interrogé au Grand Rendez-vous Europe1 TV5 deux jours plus tard, le président de la Banque centrale européenne a jugé qu'"aucune personne responsable" ne répondrait à cette question, puisque "depuis 35 ans nous sommes dans un système de changes flottants où les monnaies montent et descendent". Son inflexibilité commence à agacer, et pas seulement Nicolas Sarkozy qui constate qu'"on a fait la deuxième monnaie du monde, et nous sommes les seuls à ne pas nous en servir !" (discours du 30 août au Medef). La chronique de Favilla dans Les Echos (25 septembre) note ainsi que "l'interventionnisme de la Réserve fédérale a tiré la finance américaine d'un mauvais pas, même au prix d'une certaine complaisance. La BCE s'arc-boute au contraire sur une attitude neutraliste, au risque de compromettre notre croissance commune". "N'oublions pas qu'une appréciation de 15% de notre devise retire environ 0,50 point à la croissance, et ce avec six à neuf mois de décalage. La hausse de 18% de l'euro face au dollar du début 2006 à l'été 2007, n'a donc pas fini de nous pénaliser. Ensuite, l'augmentation des taux d'intérêt tant monétaires qu'obligataires, va peser à la baisse sur la consommation des ménages et l'investissement des entreprises" explique Marc Touati, économiste et président du cabinet de conseil ACDE - Aux commandes de l'économie (Le Monde, 18 septembre).
Jean-Claude Trichet veut faire croire qu'il n'a pas de pouvoir d'action face à la flambée de l'Euro par rapport au dollar. Alors que ses homologues américains, japonais et chinois mènent une politique monétaire agressive - leur monnaie respective est délibérement faible (et par voie de conséquence l'Euro est sur-évalué) - les pays de la zone euro seraient les seuls à ne pouvoir agir. C'est faux. La BCE est intervenue plusieurs fois par le passé pour faire remonter l'Euro par rapport au dollar et au Yen comme le rappelle l'article Les Européens songent à enrayer la hausse de l'euro (Le Monde, 29 septembre). Il s'agit aujourd'hui de faire baisser l'Euro. Certes, ce type d'intervention est d'autant plus efficace si elle est concertée avec la Réserve fédérale américaine et la banque du Japon comme cela s'est passé en 2000. D'ailleurs, dans Le Figaro (28 septembre), le commissaire européen en charge des affaires économiques et monétaire, Joaquin Almunia a admis que la perte de valeur du dollar préoccupe l'Europe et se dit prêt à agir : "Les économies de la zone euro ne sont pas responsables de la situation. Contrairement à celle des États-Unis et de la Chine, notre balance des transactions courantes est équilibrée. S'il est question de nous faire payer, à nous Européens, les conséquences de ces déséquilibres, on ne peut pas s'attendre à ce que nous restions passifs". Ainsi, les pays du G7 ont prévu de parler de l'Euro fort les 20 et 21 octobre prochain.
En vérité, Jean-Claude Trichet n'a pas d'arguments pour justifier son immobilisme et sa politique monétaire rigide. Quand Nicolas Sarkozy l'attaque, il botte en touche et conseille à la France de mieux gérer ses finances publiques "en très grande difficulté". Il se retranche derrière l'indépendance de la Banque centrale inscrite dans ses statuts pour réfuter les propos du président de la République. Il feint d'oublier qu'il est nommé par ces mêmes chefs d'Etats et de gouvernement (art 109 A du Traité de Maastricht). Depuis quand un responsable n'aurait pas de comptes à rendre à ceux qui l'ont nommé ? Jean-Claude Trichet n'a de cesse de répéter que l'objectif de la BCE est de maintenir la stabilité des prix. En réalité, sa mission est beaucoup plus complexe : "Sans préjudice de l'objectif de stabilité des prix, le SEBC [Système européen de banques centrales] apporte son soutien aux politiques économiques générales dans la Communauté..." Parmi ces objectifs, figurent la mission "de promouvoir un développement harmonieux et équilibré des activités économiques dans l'ensemble de la Communauté, une croissance durable et non inflationniste respectant l'environnement, un haut degré de convergence des performances économiques, un niveau d'emploi et de protection sociale élevé, le relèvement du niveau et de la qualité de vie, la cohésion économique et sociale et la solidarité entre les États membres" (article 2 du Traité de Maastricht).
Auteur du livre Les Incendiaires Les banques centrales dépassées par la globalisation, Patrick Artus, remet en cause le rôle de ces instituts bancaires. Le directeur des études économiques de Natixis constate que "les banques centrales, hélas, se sentent investies de la même mission que dans les années 70: prévenir les risques d’inflation". Or, Patrick Artus explique qu'avec la concurrence des pays émergents et les écarts salariaux de 1 à 7, "les pays riches ont plus à craindre la déflation que la hausse des prix". Autrement dit, le traité de Maastricht finalisé au début des années 90 sur la base d'une inflation à deux chiffres dans les années 70, est obsolète. Mais, Jean-Claude Trichet n'est pas homme à être décontenancé par l'évolution de l'économie mondiale. Pas plus qu'il n'est troublé par le fait que l'Europe est le continent où la croissance du PIB est durablement la plus faible du monde... Il a déjà démontré par le passé, son caractère inflexible : gouverneur de la Banque de France de 1993 à 2003, il s'était taillé en France une réputation peu flatteuse d'"Ayatollah du franc fort" et avait dû faire face à des critiques similaires de la part de Jacques Chirac et de Lionel Jospin. On comprend ainsi d'autant moins que la France ait proposé sa candidature à la tête de la BCE. Et pourquoi diable, l'actuel président de la République n'a t-il pas choisi d'en finir avec le cas Trichet en appuyant sa candidature à la présidence du FMI ?


