Le Grenelle de l'environnement
Le jour où l'écologie est devenue l'affaire de tous
Le succès du Grenelle de l'environnement confirme un changement d'attitude des acteurs économiques et institutionnels face au réchauffement climatique. Cette prise de conscience collective des problèmes d'environnement doit sans doute beaucoup à ceux qui ont sorti l'écologie, de son "ghetto vert".
Franchement, qui croyait au succès du Grenelle de l'environnement ? Personne. "Ce qui a été décidé était inespéré, il y a encore quelques mois, il faut avoir le courage de le dire" a admis Nicolas Hulot. Au début de l'année, le célèbre animateur de l'émission Ushuaïa avait menacé de se présenter à l'élection présidentielle, il craignait que les candidats déclarés à l'Elysée relèguent encore les questions d'environnement au second plan. Alors quand le tout nouveau président de la République a lancé l'idée d'un Grenelle de l'environnement, en référence au Grenelle de 1968 sur les salaires, on n'y a vu qu'une "tarte à la crème". Voir Nicolas Sarkozy se convertir tout d'un coup en "khmer vert", laissait sceptique. En février dernier, l'Alliance pour la planète n'avait donné qu'une note de 8,5/20 au programme environnemental du candidat Sarkozy. Ensuite, la nomination de Jean-Louis Borloo au poste de ministre de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables, en remplacement d'Alain Juppé, a donné l'impression d'être le fruit d'un jeu de chaises musicales et non la reconnaissance de compétences en matière environnementale : des commentateurs politiques parlaient à l'époque d'erreur de casting. Enfin, mettre autour d'une table, les ONG environnementales, les représentants des entreprises et des agriculteurs, paraissait relever de l'inconscience, voire du sabotage délibéré des discussions. Bref, on s'attendait à un flop. Or non seulement personne n'a quitté la table des négociations mais, il y a même un satisfecit général autour des conclusions du Grenelle de l'environnement.
Dans le timing
L'explication de ce succès tient sans doute autant à la méthode qu'au "moment historique" où interviennent ces discussions. En effet, jamais, les différents acteurs ne se seraient sans doute mis d'accord s'il n'y avait eu ces dernières années une multiplication d'études alarmantes sur les effets du réchauffement climatique. Plus important encore, des personnes qui n'étaient pas issues des associations écologistes se sont emparées des questions d'environnement et ont sorti l'écologie du "ghetto vert" dans lequel elle périclitait : par exemple, des hommes politiques comme Al Gore avec le film "Une vérité qui dérange", des économistes comme Nicholas Stern avec son rapport sur l’Economie du changement climatique ou encore des spécialistes du climat comme le GIEC (groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), ont montré que le réchauffement climatique était l'affaire de tous - citoyens, entreprises, Etats... Jamais ce Grenelle de l'environnement n'aurait pu avoir lieu il y a dix ans ou même cinq ans : l'Etat français se contentait jusqu'ici du minimum syndical en tenant ses engagements internationaux (protocole de Kyoto) et européens. Les écologistes – des Verts aux associations environnementales – restaient enfermés dans des positions malthusiennes qui conduisaient à soutenir la décroissance économique. En réponse, les représentants du patronat et des agriculteurs, rejetaient toute mesure coercitive qui aurait eu des incidences sur l'activité et sur l'emploi. La situation était bloquée.
Un investissement profitable
Aujourd'hui, l'Etat par la voix de Nicolas Sarkozy a l'ambition d'être "exemplaire" en matière d'écologie et même d'"être en avance" sur les autres pays. Car, la protection de l'environnement n'est plus perçue comme un coût mais comme un investissement pourvoyeur d'activité économique et d'emploi : "L'enjeu, c'est d'investir massivement pour créer les conditions de la croissance de demain", a expliqué le chef de l'Etat lors de son discours de clôture du Grenelle de l'environnement (Elysée, 25 octobre). Il s'agit notamment d'investir dans les transports, le bâtiment et l'agriculture : "Pour le seul secteur du bâtiment, nous allons créer 100 000 emplois et de nouvelles filières de formation. Dans le seul secteur des nouvelles énergies, 50 000 emplois seront créés" a annoncé Nicolas Sarkozy.
Aujourd'hui, les écologistes ne prônent plus "le grand soir" environnemental et préfèrent convaincre : "L'inflexion vigoureuse pour laquelle nous plaidons, c'est que chaque acteur soit convaincu qu'il n'a pas d'autre choix que d'articuler ses pratiques avec les limites environnementales de notre planète" explique Jean-Stéphane Devisse du WWF dans un chat sur le site du Monde (26 octobre). Les ONG environnementales acceptent désormais de prendre en compte la contrainte économique : elles ont notamment admis que la France ne sortirait pas de si tôt du nucléaire (si tant est que l'Etat en ait un jour l'intention) et que notre pays ne s'interdirait pas la recherche sur les OGM.
Aujourd'hui, les représentants des entreprises sont d'accord pour faire des efforts pour réduire leurs émissions de CO2 et les agriculteurs, l'utilisation des produits phytosanitaires, à la condition que ces efforts ne mettent pas en péril leur activité. Ainsi, Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, prévient : "L’agriculture française est dans l’Europe, et même dans le monde, nous ne voulons pas de mesures qui nuiraient à notre compétitivité". Le Medef n'a pas boudé son plaisir : "La plupart des mesures adoptées créent de l'activité et des emplois, nous ne pouvons pas être contre", reconnaît Alain Capmas, son représentant à la commission "Lutter contre les changements climatiques et maîtriser l'énergie". La présidente du Medef, Laurence Parisot considère que "la France a trouvé un bon équilibre entre la nécessité d'intégrer l'impératif écologique et l'impératif économique".
Au-delà du satisfecit général, reste une question essentielle : qui va payer ? La seconde phase du Grenelle de l'environnement qui s'ouvre aujourd'hui, s'annonce plus difficile puisqu'il s'agira de détailler et de chiffrer une quinzaine de plans d'action. Un investissement avant d'être amorti au bout de quelques années, est d'abord un coût : la construction de logements répondant aux normes dites de "basse consommation" représente une augmentation de 10% du coût de la construction selon les professionnels. La rénovation dans l'ancien représentera plusieurs milliers voire dizaine de milliers d'euros par foyer rien que pour s'équiper de fenêtres à double-vitrage. La taxe climat-énergie – ou taxe sur les énergies fossiles - prévue dans le cadre de la revue des prélèvements obligatoires, ne sera acceptée par les entreprises que si l'on baisse d'autant leurs charges, ce qui s'avère aussi compliqué à mettre en place que la TVA sociale... Déjà, les transporteurs s'opposent à l'instauration d'une écotaxe kilométrique pour les poids lourds. Si la révolution écologique a bien eu lieu dans les têtes, le porte-monnaie des Français et les marges des entreprises, restent des sujets sensibles qu'il faudra aborder avec beaucoup de doigté.


