Aux fripouilles et aux médiocres

Personne n’est choqué que l’on dise en sport : « que le meilleur gagne ». En économie, les règles sont toutes différentes : tout le monde doit réussir, même si on est mauvais. Roman d’une brulante actualité, « Atlas Shrugged » sort enfin en Français cinquante-quatre ans après sa parution aux Etats-Unis. L’auteur, Ayn Rand, née en Russie en 1905 et émigrée aux USA en 1926, démonte brillamment qu’une économie qui n’est pas fondée sur la compétence et l’efficacité conduit à la misère sociale et au chaos politique. Un best-seller aux Etats-Unis qui étonnamment n’avait pas d’éditeur en France. Trop subversif ?

Sur près de 1200 pages, Ayn Rand décrit l’engrenage infernal qui conduit un pays moderne et libéral à sombrer comme le Titanic : au tout début de l’histoire, des industriels ne parviennent pas à faire face à la concurrence sur leur marché faute d’innovation et tout simplement de compétence. Ceux-ci font appel à la puissance publique pour les aider. L’exécutif, qui cherche à se valoriser, s’empresse de mettre en place des barrières pour « organiser la concurrence » mais qui revient en fait à protéger ces chefs d’entreprise et à leur assurer une rente. Ces manœuvres sont réalisées au nom de « l’intérêt général », vaste blague destinée en réalité à conserver les parts de marché de personnes incapables de produire et livrer, en temps et en heure, des produits et services au meilleur rapport qualité-prix.

Ce qui devait arriver, arriva : quand on freine le développement des entreprises les plus compétitives pour aider celles qui ne le sont pas, la production baisse et est moins qualitative : en un mot, l’économie est moins productive. Très vite, l’appareil de production est incapable de répondre à la demande : la pénurie fait son apparition. L’exécutif est alors enclin à prendre de nouvelles mesures pour redresser l’économie : suppression de la concurrence, quotas de production… Comme la situation se dégrade encore, les pouvoirs publics prennent pied dans les entreprises pour encore mieux les contrôler : des fonctionnaires incompétents décident alors à la place de chefs d’entreprise qui connaissent leur métier… Dernière étape avant la nationalisation de l’appareil de production. Au final, l’économie s’effondre, le chômage et la misère gagnent, et les politiques s’affolent car le pays est en situation d‘insurrection. Ils font alors appel à ces mêmes chefs d’entreprise qu’ils ont méprisés et virés pour qu’ils sortent l’économie du marasme. Le deal est faustien : occupez-vous de l’économie, nous gardons notre fauteuil et restons à la tête du pays. Ayn Rand ne fait pas mystère de ce qu’elle pense de ce genre de compromis bancal…

La charge contre les médiocres sans foi, ni loi, est féroce : l’auteur s’attaque à ces vrais faux chefs d’entreprise qui méprisent le profit pour mieux cacher leur incompétence ; aux politiques prêts à tout pour garder leur pouvoir ; aux scientifiques qui ne se mettent pas au service du progrès technique et préfèrent des inventions qui n’auront pas d’application utile pour la société ; aux fonctionnaires qui n’ont aucune utilité économique et qui pourtant tirent les ficelles ; aux intellectuels qui méprisent la logique en philosophie, la mélodie en musique ou encore l’intrigue dans un roman ; aux journalistes qui n’écrivent pas la vérité. Une « élite autoproclamée » à l’esprit si perverti qu’elle nie jusqu’à la raison d’être des choses. Des fripouilles et des médiocres qui ont consacré tout leur temps à s’arroger le pouvoir au lieu de le mériter, et à dicter aux autres quoi faire et que penser.

Toute ressemblance avec la situation française ne serait évidemment que pur mauvais esprit.

« La Grève » (Atlas Shrugged) d’Ayn Rand, Edition Les Belles Lettres, 1168 pages, 29,50 €.

Juste un roman ou un roman juste

700 romans français et étrangers sortent à la rentrée de septembre. Les règles du jeu littéraire sont écrites à l’avance : la presse fait mine de créer des polémiques – est-ce un bon Houellebecq ou non, un bon Nothomb ou non ? Elle s’extasie devant ses chouchous : Ah le nouveau Olivier Adam ! Ah le nouveau Jim Harrison ! Et au final, les discussions sur les livres, finissent toujours par être dominées par des coupeurs de tête qui se délectent de procès expéditifs : ils nous expliquent, par exemple, que le journaliste Philippe Labro écrit des livres mais que ce n’est pas de la littérature. Trop simple voire simpliste sans doute. Plus important, ceux qui donnent leur avis sur les livres prennent soin de faire une distinction entre journalisme et littérature oubliant que beaucoup d’écrivains ont commencé par  le journalisme, vivent du journalisme ou finissent par signer dans la presse. L’écriture voyage et seuls ceux qui n’écrivent pas ou qui ne lisent pas, ignorent qu’elle n’a pas de préjugés et ramasse tout ce qu’elle trouve.

Le journalisme est surtout une bonne école : apprentissage de la forme au service du sens ; économie de la langue mais pas du style ou du vocabulaire. Le journalisme,  c’est le mot juste à la place juste. Il ne viendrait pas à l’esprit de ces Trissotin du monde des lettres de critiquer un Truman Capote ou une Dorothy Parker. Et pourtant, ils aiment bien se moquer de ces américains qui apprennent à devenir écrivain à l’université. Ils ont tort : là-bas, le lecteur échappe au fléau français des romans boursouflés et prétentieux. Un genre à lui tout seul qui conduit des magazines de la génération X à encenser Quant au riche avenir de Marie N’Diaye ou L’Essence n de l’amour de Mehdi Belhaj Kacem. Deux exercices de style aussi illisibles que Moderato Cantabile de Duras. Nouveau Roman, ou plutôt, nouveau néant. Chiant. Il y aurait en France une loi non écrite qui donnerait aux écrivains le droit d’emmerder le lecteur. Heureusement, Daniel Pennac a imaginé dans Comme un roman, un autre droit : celui de ne pas finir un livre !