L’Euro, aberration économique

La sortie d’un pays de l’Euro n’est désormais plus taboue. Ceux qui évoquaient encore cette possibilité lors de la crise grecque du printemps dernier, passaient pour des farfelus. Leurs détracteurs s’accrochaient aux symboles : il s’agissait de montrer à la Chine et aux Etats-Unis, l’unité et la stabilité de l’Europe. Il était alors de bon ton de parler de « solidarité européenne » pour mieux cacher qu’il s’agissait en fait « d’irresponsabilité » : les bons élèves, l’Allemagne en tête, allaient payer pour les flambeurs, les cancres et les tricheurs. Depuis, la crise irlandaise est passée par là, le Portugal pourrait être le prochain sur la liste et alors ce serait au tour de son premier partenaire économique, l’Espagne, dont le PIB est supérieur à la Grèce, l’Irlande et le Portugal réunis : autant dire que ce serait alors la bérézina pour « l’Euro, notre monnaie » ! Jusqu’ici, les « experts » avaient pris soin de cacher sous le tapis la seule question qui vaille : comment les pays surendettés allaient-ils rembourser ? Or, Les économistes savent parfaitement que le seul moyen pour un pays de payer ses montagnes de dettes, est de dévaluer sa monnaie, et que par définition,  les pays de la zone euro ne le peuvent pas… Les économistes évoquent donc aujourd’hui la sortie de ces « petits pays » de l’Euro… avant de parler dans quelques mois des « grands pays » ?

Finalement, l’Histoire m’aura donné raison : l’Union économique et monétaire, destinée à parachever le marché unique de 1993, n’était qu’un leurre depuis le début. Car un pays, c’est un Etat, une économie et une monnaie. Pour avoir oublié ces fondamentaux, l’Europe va sans doute devoir affronter des révisions déchirantes. Personnellement, j’avais voté contre au référendum sur le traité de Maastricht de 1992 car je ne pouvais concevoir qu’une monnaie unique puisse représenter des économiques aussi disparates. C’est effectivement impossible et les critères de convergence – déficit public limité à 3% du PIB et une dette limitée à 60% – censés donner le change, n’étaient qu’un hochet pour les imbéciles. En économie, le principe de réalité vous revient tôt ou tard à la figure. L’Euro est une aberration économique et une escroquerie intellectuelle. La plaisanterie ampute chaque année une croissance française déjà anémique, nous coûte des milliers d’emplois et ne nous protège en rien contre les Etats qui dévaluent leur monnaie : après le franc fort de Jean-Claude Trichet, l’Euro fort du même Trichet qui réduit une compétitivité économique déjà mise à mal par une fiscalité imbécile et des charges sociales pénalisantes… Les exécutifs successifs, paralysés par la peur et dénués du moindre courage politique, ont semble-t-il voulu croire que l’Euro les dispenserait de réformer l’Etat providence.

Le nouveau coup de poignard du gouverneur de la BCE

Il l’avait annoncé depuis plusieurs jours, il l’a fait : Jean-Claude Trichet a relevé le principal taux directeur de la BCE d’un quart de point à 4,25%. Pendant ce temps, celui de la FED est à 2%, celui de la banque centrale du Japon à moins de 1%… Et ce bon monsieur Trichet reste droit dans ses bottes ou presque : le tout-puissant gouverneur de la BCE s’est empressé d’annoncer qu’il ne recommencerait pas de si tôt ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Non, il ne s’agit pas ici de crier avec les loups : depuis 2004, je n’ai eu de cesse de « tirer à boulets rouges » sur sa politique de l’Euro fort et des taux d’intérêt élevés (voir articles de mai 2004, mai 2005 et septembre 2007). Heureusement, les temps changent : le club très privé des anti-Trichet ressemble désormais à l’autoroute A6, un jour de départ en vacances. Depuis que la crise des subprimes se propage à toute l’Europe, des chefs d’Etat et de gouvernement de la zone Euro tels que José Luis Zapatero rejoignent Nicolas Sarkozy dans sa critique de la politique menée par ce bon monsieur Trichet. Même l’Allemagne, pourtant championne des exportations, trouve la pilule amère : après Angela Merkel en novembre dernier, c’est au tour de son ministre des Finances de faire la grimace. Réussir à agacer Berlin n’est pourtant pas chose aisée… Outre les chefs d’entreprises qui réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires en dehors de la zone euro, de plus en plus d’économistes et d’analystes comme Jacques Cailloux (Royal Bank of Scotland) ou Jean-Michel Six (Sandard & Poor’s) jugent aussi cette nouvelle hausse malvenue. Marc Touati, président de la société d’investissement Global equities, a même lancé une pétition sur le site www.stoptrichet.com (+11 000 signatures au 7 juillet). Hélas, rien ne semble arrêter ce bon monsieur Trichet : l’accumulation des mauvais résultats économiques de la zone Euro, semble le conforter dans l’idée qu’il faut continuer la purge lorsqu’il n’y a rien à purger et qu’il faut pratiquer la saignée lorsque le malade est déjà exsangue.

Ce bon monsieur Trichet n’a de cesse de se présenter comme le garant de la stabilité des prix dans la zone Euro. Raté et cent fois raté : l’Euroland a enregistré au mois de juin un taux d’inflation record de 4% en rythme annuel, après 3,7% en mai et 3,3% en avril (source Eurostat). Les hausses répétées des taux d’intérêt ces derniers mois n’auront eu aucun effet. L’explication est simple : cette inflation n’est pas due à un excès de liquidités qui aurait conduit à un excès de la demande par rapport à l’offre comme semble le croire dur comme fer ce bon monsieur Trichet. En effet, aucune personne sérieuse ne peut soutenir que la zone Euro souffre d’une surchauffe de l’économie à l’instar de la Chine qui enregistre plus de 10% de croissance par an. Rien ne justifie donc que l’on renchérisse le coût de l’argent. Augmenter les taux d’intérêt conduit à une appréciation de l’Euro par rapport aux monnaies qui comptent comme le dollar, et conduit à entretenir l’augmentation du prix du baril de pétrole comme on l’a vu en juin dernier : les pays producteurs compensent par l’augmentation des cours ce qu’ils perdent avec la dépréciation du dollar. Le seul avantage de l’Euro fort se trouve amputé. Augmenter les taux d’intérêt conduit à un renchérissement des prix des produits de la zone Euro à l’export et contribue à faire baisser notre compétitivité de manière artificielle. Selon l’Insee, cette perte de compétitivité aurait coûté en moyenne 0,7 point de croissance par an à la France entre 2002 et 2007. Augmenter les taux d’intérêt conduit surtout à donner un coup de frein à une consommation qui déjà flanche, à un marché immobilier qui vacille et à l’investissement qui était déjà structurellement insuffisant. Réduire délibérément la croissance potentielle de la zone Euro qui est déjà faible, ce n’est pas simplement idiot, c’est criminel : combien d’entreprises en faillite à cause de ce bon monsieur Trichet ? Combien d’emplois détruits à cause de ce bon monsieur Trichet ? Combien de fins de mois difficiles à cause de ce bon monsieur Trichet ? La mauvaise farce que le bon docteur Trichet joue depuis maintenant cinq ans aux européens, n’a que trop duré.

Le « Non » irlandais au Traité de Lisbonne : la vengeance des peuples

Bien avant que les Irlandais donnent un nouveau coup de frein au projet européen, bien avant les « non » français et néerlandais au Traité constitutionnel de 2005, bien avant le choc de l’élargissement de 2004, j’avais souligné l’absurdité de cette Europe à 25 (c’était en 2003) dans mon livre « Panorama de la pensée unique« . Et j’avais prédit le réveil des peuples. La « Norme » désigne ici tous ceux qui nous ont vendu l’Europe comme une assurance bonheur à vie : « Adepte de la méthode Coué, la Norme répète à qui veut l’entendre que l’union politique à 25 est naturelle. Elle oublie un peu vite que le mot « Europe » n’est qu’un terme de géographie, un repère sur une mappemonde, rien de plus. L’Europe ne désigne en aucun cas une entité homogène naturellement constituée. Car contrairement à ce que la Norme nous raconte, les pays européens n’ont pas « tant de choses en commun » : des guerres tout au plus, beaucoup de morts qui n’ont rien d’accidentels. L’Union européenne se bâtit donc sur un mirage. Et ce mirage a la fragilité d’un château de cartes. La mise en marche de son unification politique, dernière étape pour constituer un Empire à la soviétique – avec planification à la clé sur le modèle de la Politique Agricole Commune (PAC) – est un contresens historique et une folie : un contresens historique parce que rien n’unit les pays catholiques aux pays protestants, ceux traditionnellement libéraux et les sociaux-démocrates ; une folie parce que l’Europe est le dernier endroit de la planète où des Hommes tentent de construire un Empire, c’est à dire une entité politique fabriquée de toute pièce à coup de traités aussi démocratiques que les annexions militaires d’un Hitler ou d’un Napoléon – le peuple français n’a jamais été consulté sur la création de l’Europe et ses « élargissements » successifs à de nouveaux pays. Or tout empire est condamné par avance à sombrer tôt ou tard avec pertes et fracas. L’ »élite autoproclamée » ne retient même pas les leçons de l’Histoire.

La Norme préfère minimiser les obstacles à la construction de l’Europe, elle ne veut pas voir que chaque question discutée au sein de l’Union européenne révèle des divergences profondes entre les pays membres qui s’expliquent aisément par leurs différences économiques et culturelles : qu’il s’agisse de la PAC ou de l’Euro, de la politique sociale ou étrangère, chacun prend position en fonction de ses intérêts sans prendre en considération ceux de son voisin. Ajoutons à cela, que tous les gouvernements surveillent de près le montant de leur contribution au budget de l’Union et comparent cette somme avec les subventions reçues : si les petits pays sont visiblement ravis, les plus gros pourvoyeurs de fonds commencent sérieusement à faire la grimace. Mais là encore, la Norme ne veut rien voir. Enfin, il est stupide de penser que nous Français comme les autres nations, règlerons nos problèmes dans l’Europe et avec l’Europe alors que les pays membres se livrent à une guerre économique sans merci. La Norme ne veut même pas voir que ces nations restent nos premiers concurrents !

A défaut d’avoir un véritable projet politique, l’Empire de papier s’est engagé dans une course au gigantisme : depuis que de « brillants » économistes soutiennent que la puissance dépend du nombre de têtes (habitants), l’UE accueille tout pays qui en fait la demande (ou presque), jeunes Etats et îlots compris. N’ayant pas le sens du ridicule, l’Europe illustre sans le savoir la fable de La Fontaine, « La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf ». Les architectes de l’Union européenne détournent à des fins politiques, une science exacte – les mathématiques – pour prouver le bien-fondé de leur démarche : la Norme additionne, en effet, les populations et les PIB des différents pays de l’UE pour comparer ces chiffres avec ceux des Etats-Unis. Ainsi, son « élite autoproclamée » affirme sans rire que l’Europe est désormais une hyperpuissance (gentille) qui a plus de poids sur la scène politique et économique que l’hyperpuissance (méchante), les USA. Si c’est vrai comment alors expliquer que l’influence de l’UE dans le monde soit si limitée et que l’Europe compte sur les Etats-Unis pour tirer sa croissance économique et pour sa défense ? Les calculs de la Norme sont faux car chaque nouveau pays qui entre dans l’UE concourt à affaiblir un peu plus l’Empire au lieu de le renforcer : en effet, le nouveau bloc ainsi formé est toujours moins homogène économiquement et culturellement, donc de plus en plus ingouvernable. Pour que l’Union européenne puisse encore agir, les décisions devront être prises à la majorité qualifiée (et non plus à l’unanimité). Sur ce point, tous les Européens sont d’accord. Les conséquences n’en seront pas moins tragiques car les pays mis en minorité devront appliquer et subir des politiques qu’ils n’ont pas choisies comme n’importe quel pays colonisé : ces politiques contraires à leurs intérêts seront forcément ressenties comme des diktats. Des atteintes à leur souveraineté. A la différence de l’échelon national où l’opposition ne peut pas accuser la majorité de traîtrise, ici les antagonismes entre les pays seront exacerbés. Ces frustrations conduiront inexorablement au réveil des peuples qui se sentiront volés de leur destin et préféreront se rebeller plutôt que d’obéir à un super gouvernement apatride et sans visage qui ne défend pas leurs intérêts. La question n’est pas de savoir si l’empire européen va se disloquer mais quand et comment cela va arriver. Et combien de morts resteront sur le champ de bataille ».

Un Ayatollah à la tête de l’Euro

Quand Jean-Claude Trichet cessera de croire que l’inflation menace la zone euro et s’intéressera davantage à la croissance…

Jean-Claude Trichet reste droit dans ses bottes. Que l’euro ait atteint pour la première fois de sa carrière 1,41 dollar le 21 septembre dernier, n’affecte pas ses certitudes. Interrogé au Grand Rendez-vous Europe1 TV5 deux jours plus tard, le président de la Banque centrale européenne a jugé qu' »aucune personne responsable » ne répondrait à cette question, puisque « depuis 35 ans nous sommes dans un système de changes flottants où les monnaies montent et descendent ». Son inflexibilité commence à agacer, et pas seulement Nicolas Sarkozy qui constate qu' »on a fait la deuxième monnaie du monde, et nous sommes les seuls à ne pas nous en servir ! » (discours du 30 août au Medef). La chronique de Favilla dans Les Echos (25 septembre) note ainsi que « l’interventionnisme de la Réserve fédérale a tiré la finance américaine d’un mauvais pas, même au prix d’une certaine complaisance. La BCE s’arc-boute au contraire sur une attitude neutraliste, au risque de compromettre notre croissance commune ». « N’oublions pas qu’une appréciation de 15% de notre devise retire environ 0,50 point à la croissance, et ce avec six à neuf mois de décalage. La hausse de 18% de l’euro face au dollar du début 2006 à l’été 2007, n’a donc pas fini de nous pénaliser. Ensuite, l’augmentation des taux d’intérêt tant monétaires qu’obligataires, va peser à la baisse sur la consommation des ménages et l’investissement des entreprises » explique Marc Touati, économiste et président du cabinet de conseil ACDE – Aux commandes de l’économie (Le Monde, 18 septembre).

Jean-Claude Trichet veut faire croire qu’il n’a pas de pouvoir d’action face à la flambée de l’Euro par rapport au dollar. Alors que ses homologues américains, japonais et chinois mènent une politique monétaire agressive – leur monnaie respective est délibérement faible (et par voie de conséquence l’Euro est sur-évalué) – les pays de la zone euro seraient les seuls à ne pouvoir agir. C’est faux. La BCE est intervenue plusieurs fois par le passé pour faire remonter l’Euro par rapport au dollar et au Yen comme le rappelle l’article Les Européens songent à enrayer la hausse de l’euro (Le Monde, 29 septembre). Il s’agit aujourd’hui de faire baisser l’Euro. Certes, ce type d’intervention est d’autant plus efficace si elle est concertée avec la Réserve fédérale américaine et la banque du Japon comme cela s’est passé en 2000. D’ailleurs, dans Le Figaro (28 septembre), le commissaire européen en charge des affaires économiques et monétaire, Joaquin Almunia a admis que la perte de valeur du dollar préoccupe l’Europe et se dit prêt à agir : « Les économies de la zone euro ne sont pas responsables de la situation. Contrairement à celle des États-Unis et de la Chine, notre balance des transactions courantes est équilibrée. S’il est question de nous faire payer, à nous Européens, les conséquences de ces déséquilibres, on ne peut pas s’attendre à ce que nous restions passifs ». Ainsi, les pays du G7 ont prévu de parler de l’Euro fort les 20 et 21 octobre prochain.

En vérité, Jean-Claude Trichet n’a pas d’arguments pour justifier son immobilisme et sa politique monétaire rigide. Quand Nicolas Sarkozy l’attaque, il botte en touche et conseille à la France de mieux gérer ses finances publiques « en très grande difficulté ». Il se retranche derrière l’indépendance de la Banque centrale inscrite dans ses statuts pour réfuter les propos du président de la République. Il feint d’oublier qu’il est nommé par ces mêmes chefs d’Etats et de gouvernement (art 109 A du Traité de Maastricht). Depuis quand un responsable n’aurait pas de comptes à rendre à ceux qui l’ont nommé ? Jean-Claude Trichet n’a de cesse de répéter que l’objectif de la BCE est de maintenir la stabilité des prix. En réalité, sa mission est beaucoup plus complexe : « Sans préjudice de l’objectif de stabilité des prix, le SEBC [Système européen de banques centrales] apporte son soutien aux politiques économiques générales dans la Communauté… » Parmi ces objectifs, figurent la mission « de promouvoir un développement harmonieux et équilibré des activités économiques dans l’ensemble de la Communauté, une croissance durable et non inflationniste respectant l’environnement, un haut degré de convergence des performances économiques, un niveau d’emploi et de protection sociale élevé, le relèvement du niveau et de la qualité de vie, la cohésion économique et sociale et la solidarité entre les États membres » (article 2 du Traité de Maastricht).

Auteur du livre « Les Incendiaires Les banques centrales dépassées par la globalisation », Patrick Artus, remet en cause le rôle de ces instituts bancaires. Le directeur des études économiques de Natixis constate que « les banques centrales, hélas, se sentent investies de la même mission que dans les années 70: prévenir les risques d’inflation ». Or, Patrick Artus explique qu’avec la concurrence des pays émergents et les écarts salariaux de 1 à 7, « les pays riches ont plus à craindre la déflation que la hausse des prix ». Autrement dit, le traité de Maastricht finalisé au début des années 90 sur la base d’une inflation à deux chiffres dans les années 70, est obsolète. Mais, Jean-Claude Trichet n’est pas homme à être décontenancé par l’évolution de l’économie mondiale. Pas plus qu’il n’est troublé par le fait que l’Europe est le continent où la croissance du PIB est durablement la plus faible du monde… Il a déjà démontré par le passé, son caractère inflexible : gouverneur de la Banque de France de 1993 à 2003, il s’était taillé en France une réputation peu flatteuse d' »Ayatollah du franc fort » et avait dû faire face à des critiques similaires de la part de Jacques Chirac et de Lionel Jospin. On comprend ainsi d’autant moins que la France ait proposé sa candidature à la tête de la BCE. Et pourquoi diable, l’actuel président de la République n’a t-il pas choisi d’en finir avec le cas Trichet en appuyant sa candidature à la présidence du FMI ?

Vente de 150 Airbus A-320 à la Chine : le cadeau bonus de l’Europe

Il est de bon ton en France de faire des grands sourires aux Chinois, surtout quand le Premier ministre Wen Jiabao a le bon goût de faire ses emplettes chez nous. Parmi les nombreux contrats signés avec Pékin, la vente de 150 Airbus A-320 à un prix catalogue total de 8,22 milliards d’euros aura fait l’événement. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles si EADS n’avait pas en même temps accepté la construction d’une usine d’assemblage en Chine synonyme de transferts de technologie. Ce que les autorités américaines ont toujours interdit à Boeing, l’Europe l’a fait. EADS n’avait pourtant nul besoin de donner gratuitement sa technologie aux Chinois pour vendre ses Airbus dès lors que son principal concurrent, vend aussi des avions à Pékin tout en gardant jalousement ses secrets de fabrication. L’Europe est aveuglée par les perspectives de ce marché où les besoins sont évalués à 2700 appareils d’ici à 2025. Dans un des rares secteurs où l’Europe rivalise avec les Etats-Unis et possède une réelle avance technologique, EADS ne trouve rien de mieux que de brader son savoir-faire. D’ailleurs, Wen Jiabao a remué le couteau dans la plaie en insistant sur le fait qu’il ne s’agissait pas seulement d’acquisitions mais aussi d’une « coopération en termes de production et de recherche-développement ».

Décidément, l’Europe ne comprend rien au commerce et au libre-échange : au lieu de se contenter de vendre ses avions comme le font ses concurrents, elle livre en cadeau bonus, le mode d’emploi de sorte que les Chinois vont gagner pas mal de temps et vont économiser beaucoup d’argent pour mettre au point des avions qu’ils fabriqueront entièrement chez eux et pour moins cher ! Le libéralisme ne consiste pas à « se tirer une balle dans le pied » en donnant gratuitement à son futur concurrent ce qu’on a mis des années à acquérir, cela revient à un suicide programmé. Christian Harbulot, spécialiste en espionnage industriel et directeur de l’école de guerre économique, considère qu’il y a « une erreur d’évaluation de la part des Européens : ils pensent que leurs deux longueurs d’avance technologique sur la Chine sont inscrites dans l’Histoire. Et que, comme les Japonais avant eux, les Chinois mettront un siècle pour passer de la copie à l’innovation. C’est une erreur stratégique grave, qui tient surtout au fait qu’en Europe, contrairement aux Etats-Unis et à la Chine, nous n’avons pas de pilotage politique sur l’économie, pas de stratégie commune pour préserver notre compétitivité, et en définitive aucune marge de manoeuvre » (Le Parisien du 6 décembre). Par sa politique commerciale de courte vue, l’Europe va elle-même couler son industrie aéronautique… et celle de Boeing. Maigre consolation !