DSK la loi du silence

Jusqu’à samedi matin, DSK faisait partie des maîtres du monde. Un intouchable. Le président du FMI était déjà présenté par les médias français comme le successeur de Sarkozy à l’Elysée. Et puis patatras, les médias ne parlent plus ce dimanche que de son arrestation pour agression sexuelle, séquestration et tentative de viol. A cette heure, dimanche 15 mai, 15h00, personne ne sait ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôtel à New York mais ce que l’on sait en revanche avec certitude c’est que l’Amérique n’est pas la France. Et comme le rappelait les médias français en boucle, les Etats-Unis ne rigolent pas avec les affaires sexuelles. Surtout, les Etats-Unis n’ont pas l’habitude de cacher les scandales sous le tapis.

Surprise ? Les « appétits » de DSK sont un secret de polichinelle dans les milieux autorisés. Au moment de sa nomination au FMI en juillet 2007, Jean Quatremer, journaliste à Libération, écrivait d’ailleurs sur son blog : « Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). Or, le FMI est une institution internationale où les mœurs sont anglo-saxonnes. Un geste déplacé, une allusion trop précise, et c’est la curée médiatique. » Déjà, DSK avait dû s’expliquer sur son aventure avec une économiste hongroise à Washington et avait dû présenter ses excuses pour son « erreur de jugement ». Non, décidemment l’Amérique n’est pas la France : là-bas, les maîtres du monde ne sont pas des intouchables ; là-bas la complaisance pour ne pas dire la connivence entre les politiques  et les médias n’existe pas.

Jamais cette affaire DSK n’aurait pu avoir lieu en France car ici, tout aurait été soigneusement étouffé.  Ici, c’est la loi du silence : l’élite autoproclamée a droit à un traitement de faveur. Ici, les journalistes qui appartiennent à cette élite, en auraient bien parlé dans les dîners en ville mais auraient gardé leur langue comme ils l’ont fait si longtemps avec Mitterrand : oublié son passé vichyste, oublié son cancer, oublié Mazarine hébergée aux frais des contribuables…. Jamais le Français moyen ne se serait réveillé ce dimanche avec l’annonce de l’arrestation de DSK dans un avion d’Air France à l’aéroport JFK… Ici, les journalistes vous cachent tout et ne vous disent rien.

Le Mediator, un secret bien gardé

Les responsables politiques feignent de découvrir aujourd’hui le scandale et font mine d’être choqués. Les dangers du Médiator étaient pourtant connus des milieux autorisés depuis 1997 !

Un scandale à la française lié à la consanguinité des pouvoirs – politique, économique, médiatique, judiciaire. Un petit cercle où tout le monde se côtoie, se soutient et se protège. Le scénario du film catastrophe est hélas toujours le même.

La connivence

Dans une interview à RTL, le professeur et député UMP, Bernard Debré, donne un exemple concret de cette connivence des élites et parle même de « corruption » : “Servier fait un médicament qui s’appelle le Coversyl qui est un anti-hypertenseur : très bon médicament, très bon médicament. Pourquoi est-il vendu beaucoup plus cher que les autres qui sont identiques ? Et pourquoi est-il remboursé plus que les autres qui sont identiques ? Ipsen : base 100 remboursement ; Fabre : base 110 ; Servier : base 250. Pourquoi ?”

Il faut dire que Jacques Servier a bien tissé sa toile au sein de l’élite. Membre du premier cercle de l’UMP, le fondateur du groupe pharmaceutique recevait chaque mois dans son hôtel particulier à Neuilly, les hommes politiques en vue et tous ceux qui comptaient et pouvaient lui rendre service. Certains ont même travaillé pour lui. Aucun membre de l’élite n’avait donc intérêt à parler des dangers du Mediator, à commencer par le premier d’entre eux, le président de la République. Les deux hommes se connaissent depuis plus de vingt-cinq ans : Nicolas Sarkozy, alors avocat d’affaires, conseille notamment Jacques Servier en matière fiscale. En juillet 2009, le chef de l’Etat lui remet même les insignes de la Grande Croix de la légion d‘honneur…

L’intrus

Le Docteur Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, va enquêter trois ans avant d’obtenir le retrait du Mediator du marché. Qui est en réalité le Docteur Frachon ? Personne face à Jacques Servier, fondateur du deuxième groupe pharmaceutique français, 3,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus de 20 000 salariés dans le monde. Le Docteur Frachon n’est qu’un intrus aux yeux d’une élite qui a verrouillé l’espace public, elle doit donc forcer les portes.

D’ailleurs, au début, personne n’écoute Docteur Frachon malgré le sérieux de son enquête qui l’a conduite à demander des autopsies, à photographier au bloc les valves cardiaques déformées. En février 2009, la pneumologue déclare onze cas de valvulopathie à son agence régionale de pharmacovigilance. En juin, l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé) l’invite à présenter ses conclusions : « Cinq diapos, un bref speech, et puis au revoir. Dans ces instances, on ne voit pas les malades, on les oublie », raconte le médecin. L’avocat d’une douzaine de victimes du Mediator, Charles Joseph-Oudin accuse l’Afssaps d’avoir joué le jeu du laboratoire Servier en contestant toutes les études qui auraient pu mener à une interdiction plus rapide.

L’impunité

Finalement, l’Afssaps décide de retirer le médicament du marché en novembre 2009 en catimini. Le scandale est tué dans l’œuf. La réputation du célèbre laboratoire est sauve. Jacques Servier jouit de l’impunité que les élites ne réservent qu’aux siens.

Ce n’est qu’un an plus tard que le scandale éclate. Presque par hasard. C’est semble-t-il au nom de la défense de la liberté d’expression que les médias prennent – un peu tard – fait et cause pour le Docteur Frachon et son éditeur-libraire brestois contre les laboratoires Servier. En effet, les Editions Dialogues sont condamnées en premier instance à retirer la mention  » combien de morts ?  » sur la couverture du livre que la pneumologue a consacré au Mediator. La justice est du côté des puissants.

L’arrogance

Alors que le chiffre du nombre de morts oscille entre 500 selon l’Afssaps et 2000 selon l’Inserm, Jacques Servier fait montre d’arrogance. Il affirme même lors de ses vœux au personnel début janvier 2011 : « 500 est un très beau chiffre marketing, mais il ne s’agit que de 3 morts. Les autres avaient déjà des valvulopathies ». Jacques Servier dénonce des attaques « non fondées » provenant d’une « mafia » œuvrant contre le laboratoire. L’élite ne supporte pas d’être jugée, elle est intouchable.

Idem pour le rapport de l’IGAS sur le Mediator : les laboratoires Servier s’étonnent dans un communiqué que ce rapport puisse lui faire porter des responsabilités « qui ne leur apparaissent pas conformes à la réalité ». Le groupe pharmaceutique se contente de remettre en cause les conclusions de l’IGAS, il n’apporte aucune preuve de l’innocuité du Mediator qui lui aurait rapporté 1 millard d’euros depuis sa mise sur le marché en 1976.

Le rideau de fumée

Quelles leçons seront retenues du scandale du Mediator ? Aucune. Car, « Pendant les affaires, les affaires continuent » pour reprendre le titre d’un livre de Denis Robert publié en 1996 qui dénonçait déjà la collusion des pouvoirs.

La technique du « rideau de fumée » est toujours la même :
1 – le gouvernement promet toute la lumière sur un scandale dont l’éxécutif connaît en réalité déjà les tenants et les aboutissants : c’était l’objet du rapport de l’IGAS, 260 pages accablantes pour les laboratoires Servier et l’Afssaps. Une fois n’est pas coutume, le rapport sort rapidement : six semaines. Les critiques sont principalement dirigées contre l’Afssaps, pour mieux oublier les autres connivences ?
2 – le gouvernement « sacrifie » un lampiste pour éviter de mettre en cause toute la chaîne de responsabilités et pour protéger des hommes plus importants : le directeur général de l’Afssaps accepte de bonne grâce de porter le chapeau en échange sans doute d’une promotion lorsque l’affaire sera oubliée. Le ministère de la Santé en particulier est épargné.
3 – le gouvernement crée une commission chargée de mettre officiellement fin aux dysfonctionnements et qui a en réalité pour mission de ne rien changer au système. Les professeurs Bernard Debré et Philippe Even ont été chargés par le ministre de la Santé de lui faire des propositions. Parions que le futur rapport ne recommandera pas de mettre fin aux connivences entre les pouvoirs.

En résumé, le scandale du Mediator illustre parfaitement la faillite d’une élite autoproclamée – au mieux complaisante, au pire corrompue – qui détient encore toutes les clés du système.

Ce système va pourtant s’effondrer.

Vous saurez pourquoi et comment ce système va disparaître dans le prochain article

Du titre de presse à la marque

Le Spiil* organisait la première journée de la presse en ligne à la Maison des métallos à Paris. Si les Etats généraux de la presse écrite ont permis une reconnaissance officielle des sites d’information comme Rue 89, Mediapart, Slate ou Bakchich avec la création en 2009 d’un statut d’éditeur de presse en ligne, ces sites s’interrogent encore sur le business modèle à suivre. Le tout gratuit semble avoir d’autant plus vécu que le CPM (coût pour mille) est tendanciellement à la baisse : Bakchich et Rue 89 ont ainsi lancé une édition papier pour diversifier leurs sources de revenus, ce dernier vend des prestations de développement des sites web et fait de la formation. “Il n’existe pas de modèle économique pour le journalisme de qualité en ligne” a déploré Frédéric Filloux de Monday Note. L’ex-journaliste de 20 minutes constate que nous sommes encore dans la religion du clic qui pousse des sites à gonfler artificiellement le trafic en proposant des jeux.

Tous les éditeurs de presse présents à cette journée, ont admis que la promesse d’un financement de la presse par la publicité, était un mirage : Google capte la rente publicitaire en indexant gratuitement le contenu des sites d’”info géné”, en échange, le trafic généré sur ces sites est certes important mais non “monétisable”  car il attire des internautes qui ne deviendront pas des lecteurs fidèles. Emmanuel Parody de CBS Interactive a mis en garde contre le nouveau mirage nommé Facebook : le lectorat est certes plus qualitatif que celui de Google mais les réseaux sociaux génèrent infiniment moins de visites. A la religion de la course au trafic et du revenu par page, Emmanuel Parody propose donc de substituer le modèle du revenu par usager qui consiste à faire payer les lecteurs fidèles.  Pierre Haski de Rue 89 comme Frédéric Filloux croient ainsi à la logique de la marque qui permet à un titre qui a acquis une réputation et la confiance de ses lecteurs de leur vendre du contenu ou un service. Enfin, les millions de pages vues ne seront bientôt plus un critère de crédibilité !

*Spiil : syndicat de la presse indépendante d’information en ligne

Le vrai faux pouvoir du Monde

La toute puissante Société des Rédacteurs du Monde (SRM) a choisi un repreneur : ce sera le trio Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse, baptisé « BNP » comme la Banque. Maladresse ou ironie de journaliste ?  Le trio est surtout attendu pour jouer les grands argentiers : 10 millions d’euros tout de suite pour la trésorerie et au moins 120 millions pour recapitaliser le titre. La SRM a obtenu la garantie de conserver une minorité de blocage au capital de la société Le Monde SA. Alors que la Société des rédacteurs du Monde n’a jamais mis d’argent dans le titre, elle garde donc la mainmise sur les grandes décisions qui affectent le quotidien au nom de son indépendance éditoriale : par exemple, la SRM conserve son droit de veto sur la nomination du directeur du quotidien. Cependant, si l’on en croit le président du Conseil de surveillance, Louis Schweitzer, le repreneur n’a pas l’intention de se contenter de signer les chèques : « Tout au long de l’année 2008 et 2009, nous avons visité toute une série d’investisseurs potentiels pour savoir s’ils étaient prêts à monter au capital sans bouleverser les équilibres internes. Nous n’avons pas trouvé d’investisseurs n’acceptant pas de jouer un rôle actif dans le groupe. »

Le titre reste prestigieux même s’il a perdu beaucoup de son éclat depuis la période mythique de Beuve-Méry. Le Monde attire encore la convoitise de ceux qui comptent et de ceux qui veulent compter, et pourtant, la mariée n’est pas vraiment belle : le titre est déficitaire depuis des années –  36 millions d’euros de pertes en 2008,  25 millions en 2009, ses dettes s’élèvent à 94 millions d’euros. La diffusion payée est tombée en 2009 à 288 000 selon l’OJD, soit 28 000 de moins par rapport à 2007. Un canard boiteux pour les uns, une danseuse ruineuse pour les autres. Le trio de repreneurs sait que tous les quotidiens nationaux sauf La Croix  voient leur diffusion baisser. Le trio sait aussi que la presse d’information générale dans son ensemble, est toujours à la recherche de la formule qui lui permettra  à nouveau de gagner de l’argent…  Et pourtant BNP a plongé comme l’ont fait avant eux  de grands industriels – Lagardère, Bouygues, Dassault, Arnault, Pinault, Bolloré… Les médias sont semble-t-il toujours considérés comme le quatrième pouvoir… pour faire quoi ? Pour influencer qui ? Que veulent BNP ? Influer sur les « élites » qui lisent Le Monde ? Influer sur l’élection présidentielle de 2012 comme semble le craindre Sarkozy ? Les médias font-ils encore les idées et les réputations à l’heure où Internet se charge pour trois fois rien de créer et diffuser des rumeurs, de relayer et amplifier des informations chocs mais aussi les bourdes des « grands de ce monde » sans que ce nouveau pouvoir ait un visage, un carnet de chèques et un carnet d’adresses ?

Des journalistes encombrants

Le président de France Télévisions, Patrick de Carolis, accompagne aujourd’hui le ministre de la Défense, Hervé Morin en Afghanistan.  Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, sont retenus en otage depuis bientôt six mois. Les deux journalistes de France 3 ont été kidnappés avec leur trois accompagnateurs afghans le 30 décembre 2009 alors qu’ils tournaient un reportage dans la vallée de la Kapisa au nord-est de Kaboul. Tout Français, journaliste ou non, souhaiterait évidemment qu’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier soient libres et souhaiterait plus encore que ceux qui ont pour métier d’informer, puissent travailler sans risquer leur vie et sans entraves quel que soit le pays, la région, le quartier… Or, l’Afghanistan est un pays en guerre et dans ces circonstances, les civils ne sont jamais libres de se déplacer et de travailler comme ils l’entendent. C’est regrettable mais c’est un fait. Dès lors, il est étonnant que ces deux journalistes chevronnés se soient aventurés seuls au lieu d’être « embedded » – la règle est d’accompagner des militaires dans les zones en conflit : ils ont risqué inutilement la vie de leurs accompagnateurs, leur propre vie et mettent la diplomatie française dans l’embarras. Les précédents en Irak n’ont apparemment pas servi de leçon.

Dès lors, rien d’étonnant à ce que le président de la République aurait en privé poussé une colère et dénoncé une « imprudence vraiment coupable » car « ‘il leur avait été très clairement demandé de ne pas s’aventurer ainsi parce qu’il y a des risques ». Que la profession ait voulu faire croire qu’il était parfaitement légitime que dans le cadre de leur reportage, les deux journalistes soient partis seuls au nord-est de Kaboul, est un mensonge. L’attitude de la profession est surtout irresponsable car le coût de cette imprudence est exorbitant : un coût financier pour les recherches et en cas de remise d’une rançon ; un coût humain pour les hommes sur place et la diplomatie française. Mais le plus grave, c’est le coût politique s’il se confirme que les ravisseurs sont aux mains de  talibans : la libération des deux journalistes serait conditionnée à celle de talibans actuellement emprisonnés. Hier, vingt-six prisonniers afghans soupçonnés d’être des talibans sont sortis de prison, les autorités françaises assurent cependant que cette décision n’a rien à voir avec les exigences des ravisseurs… S’il apparaît que le prix à payer pour leur libération soit un échange avec des criminels voire de terroristes, ces mêmes journalistes seront les premiers à s’épancher dans leurs médias pour reprocher  au président de la République d’avoir cédé au chantage des talibans !