Comment Internet va renverser l’élite autoproclamée

Bientôt, des scandales comme le Mediator ne pourront plus avoir lieu. Car désormais, l’élite autoproclamée ne contrôle plus l’information et doit rendre des comptes à des citoyens qui ont trouvé avec le web, un moyen d’expression et de dénonciation. Internet est en train de rebattre les cartes du pouvoir.

Le pouvoir absolu de l’élite autoproclamée vacille

Historiquement, les citoyens ne voient et n’entendent dans les médias que ceux qui détiennent le pouvoir – politique, syndical, intellectuel, culturel, économique, médiatique… L’élite autoproclamée a le monopole de l’espace public : les mêmes personnalités interviewées par les mêmes journalistes. Tout le monde se connaît et se tutoie. Les Français sont muets et invisibles… jusqu’au soir du 14 avril 2005 : TF1 décide d’organiser un dialogue inédit entre le président de la République et les jeunes sur le Traité constitutionnel européen. Les Français assistent en fait à un « dialogue de sourd » : tout au long de l’émission, Jacques Chirac est décontenancé, il ne comprend pas pourquoi ces jeunes expriment une peur de l’avenir. La raison est pourtant simple : la France accuse alors un chômage de masse depuis trente ans, les jeunes ont les plus grandes difficultés à entrer dans la vie active, ils ne trouvent en général que des contrats précaires qui ne leur permettent pas de faire des projets d’avenir. Les salaires d’embauche sont toujours plus bas même pour les jeunes diplômés et les perspectives de progression de carrière limitées. De plus en plus de parents ont le sentiment que leurs enfants vivront moins bien qu’eux… Visiblement peu au fait de ces réalités, Jacques Chirac qui a fait toute sa carrière professionnelle dans la politique et les cabinets ministériels, exprime donc à plusieurs reprises son étonnement et même son incompréhension face à des millions de Français consternés devant leur téléviseur. Six mois plus tard, éclataient les émeutes dans les banlieues. Une fois encore, le président de la République ne sait comment réagir et apparaît une nouvelle fois dépassé. Son âge avancé ne suffit pas à expliquer le décalage : le président de la République est entouré d’un aréopage de ministres et de conseillers plus jeunes qui sont tout autant incapables de gérer la crise. En dehors de son propre cercle, l’élite autoproclamée ne comprend pas ce qui se passe dans la société française, elle ne sait pas ce que nos compatriotes vivent et pensent, et lorsqu’elle prend la parole, elle ne suscite plus que frustration et colère.

La démocratie n’existe pas (encore)

Nous ne sommes pas actuellement dans une Oligarchie qui appellerait à un retour à la démocratie sous-entendu une démocratie pure et au-dessus de tout soupçon qui mettrait à bas cette démocratie dévoyée au service de quelques uns. Il s’agit bien plutôt d’une nouvelle aristocratie qui a succédé à celle qui dirigeait la France sous la Monarchie. La Démocratie n’a en réalité jamais existé. L’élite autoproclamée a fait croire aux Français que la Révolution de 1789 avait vu l’avènement du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » comme l’avait décrit le président américain Abraham Lincoln en 1863. Une expression reprise dans la Constitution française de 1958 et érigée en principe. L’élite autoproclamée se paye de mots, de devises – Liberté, Egalité, Fraternité – de symboles – la prise de la Bastille devenue jour de fête nationale… et même d’élections au suffrage universel. Des hochets pour les naïfs : certes, la France a toutes les apparences de la démocratie… quand on n’est pas trop regardant – des élections libres et démocratiques où les nouveaux partis ont le plus grand mal à émerger faute de financement public (idem pour les syndicats) ; la séparation des pouvoirs entre le législatif et l’exécutif mais où tout se décide à l’Elysée façon  « je décide, ils exécutent » ; l’indépendance de la Justice vis-à-vis des pouvoirs, l’exception qui confirme la règle – étouffer les affaires, Boulin et les autres ; une presse libre mais qui écrit partout la même chose et qui en réalité ne dit rien d’important et cache l’essentiel pour ne pas gêner ses amis de l’élite autoproclamée… Dans notre régime, les citoyens sont tenus pour quantité négligeable même si les clés du pouvoir sont officiellement entre les mains d’une élite censée les représenter, les écouter et accéder à leurs aspirations. Dans toutes les périodes de forte expansion économique, de plein emploi et d‘augmentation du pouvoir d‘achat, chacun s’accommode des tares du régime. En période de crise économique longue et profonde, les Français expriment chaque jour davantage qu’il ne supportent plus la République des copains et des coquins, l’arrogance, l’incompétence, les lâchetés, les mensonges, les compromissions et le mépris affiché à leur égard. Les Français utilisent alors les deux seuls moyens dont-ils disposent pour se faire entendre : la rue et les urnes. Sans surprise, le Front national à partir de 1983 puis l’extrême gauche font des percées électorales ; dans la sphère sociale, naissance des premières coordinations nationales indépendantes des syndicats à partir de 1988 avec les infirmières ; la sphère économique voit apparaître le mouvement antimondialisation Attac en 1998 ; la sphère médiatique habituée à filtrer l’information est débordée par l’apparition d’Internet à partir des années 90-2000.

La révolution démocratique est en marche

Internet est à l’origine de la véritable révolution démocratique qui va changer le visage de la société. Car le web est le seul espace d’expression de masse, permanent et décentralisé qui n’est pas sous le contrôle d’une pseudo élite et est indépendant des autres pouvoirs. D’ailleurs, nos édiles se méfient d’Internet comme de la peste : à cause du web, l’élite autoproclamée ne contrôle plus l’espace public et son image. Elle ne choisit plus quelles informations divulguer et comment. Le culte du secret et des zones d’ombre, apanage d’une classe qui doit son pouvoir à des manœuvres, des connivences et des renvois d’ascenseur, est mis à mal. Wikileaks menace de mettre en danger les régimes dits « démocratiques ». Désormais, tout fait et geste de l’élite autoproclamée peut être potentiellement révélé et relayé quasi instantanément via les ordinateurs et téléphones mobiles. L’élite autoproclamée française est désormais sous la surveillance de 38 millions de citoyens-internautes* et doit leur rendre des comptes : chaque individu a le pouvoir d’interpeller et de critiquer l’élite autoproclamée. « Ne détestez pas les médias, devenez un média », proclamait le site américain Hacktivist News Service au moment de l’explosion du web. Désormais, chaque citoyen-internaute peut aussi devenir producteur d’informations et de messages, chacun peut s’exprimer sans aucun filtre, ni contrainte, Internet devient un espace de libération d’une parole trop longtemps niée et étouffée : ce fut d’abord les sites perso et les forums puis les blogs, les articles et les commentaires écrits sur les sites d’information généralistes ou participatifs, et maintenant les réseaux sociaux qui contribuent à créer un effet viral. Devenir un média n’a jamais été aussi facile : il suffit aujourd’hui d’un smartphone ! Le pouvoir est en train de changer de camp.

De l’ère de la protestation à celle de l’action

Fin 2009, l’annonce de l’arrivée de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD a été largement relayée et critiquée par les Français sur Internet. La pétition contre sa candidature a recueilli en deux mois plus de 94 000 signatures. Ces actions ont certainement contribué à ce que le fils du Président renonce à son projet mais cela ne suffit pas pour changer les pratiques d’une élite autoproclamée habituée à faire ce qui lui plaît. Les initiatives isolées d’internautes ne sont pas efficaces face à une élite qui croit encore qu’elle peut exercer le pouvoir à l’ère du web en utilisant les vieilles pratiques, et verrouiller le système en s’appuyant sur son bras armé, l’administration : six millions de fonctionnaires censés servir les citoyens mais qui en réalité sont aux ordres de l’élite autoproclamée en défendant ses intérêts et le statu quo. « Privilégiant la gestion des carrières à l’innovation et la prise de risque, le respect des procédures au respect des usagers, le service public a fini par davantage défendre la pérennité des structures, le confort de système aux intérêts des administrés », écrit d’ailleurs le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye dans son rapport annuel 2009. Dénoncer les propos et les actes ne suffit donc pas pour renverser une élite autoproclamée qui se soutient et se protège, et s’appuie sur les institutions pour rester aux affaires. Les citoyens doivent donc eux-mêmes se structurer en s’organisant en groupes de pression. Internet doit servir à réunir les citoyens dans des mouvements déterminés à obtenir des changements démocratiques durables et profonds, des mouvements prêts à mener campagne pour contraindre le pouvoir politique et l’administration à se mettre au service des citoyens ou à quitter le pouvoir. Les citoyens doivent devenir des acteurs permanents de l’action politique aux côtés d’une élite légitime et éthique, et reprendre ainsi en main leur destinée. Ce sera alors l’avènement d’une véritable démocratie où le peuple sera pour la première fois au centre de la société.

Vous en saurez davantage sur la méthode d’action dans le prochain article

 

*38 millions d’internautes, soit plus de 7  Français sur 10 âgés de 11 ans et plus selon le sondage Médiamétrie, février 2011.

    Une réflexion au sujet de « Comment Internet va renverser l’élite autoproclamée »

    1. Internet redistribue peut-être les cartes de l’information mais ne suffira pas à mener un mouvement social seul capable de renverser ces régimes oligarchiques.
      De plus, le citoyen n’a pas les moyens et le temps pour mener des grandes investigations notamment dans le secteur industriel et politique qui demeure très opaque. Si certains journalistes comme Denis Robert on un mal fou pour mener des enquêtes de ce type, il ne faut pas croire que les internautes y parviendront.
      Merci pour votre travail continuez, l’information est la clé !
      Raf

    Les commentaires sont fermés.