Le Mediator, un secret bien gardé

Les responsables politiques feignent de découvrir aujourd’hui le scandale et font mine d’être choqués. Les dangers du Médiator étaient pourtant connus des milieux autorisés depuis 1997 !

Un scandale à la française lié à la consanguinité des pouvoirs – politique, économique, médiatique, judiciaire. Un petit cercle où tout le monde se côtoie, se soutient et se protège. Le scénario du film catastrophe est hélas toujours le même.

La connivence

Dans une interview à RTL, le professeur et député UMP, Bernard Debré, donne un exemple concret de cette connivence des élites et parle même de « corruption » : “Servier fait un médicament qui s’appelle le Coversyl qui est un anti-hypertenseur : très bon médicament, très bon médicament. Pourquoi est-il vendu beaucoup plus cher que les autres qui sont identiques ? Et pourquoi est-il remboursé plus que les autres qui sont identiques ? Ipsen : base 100 remboursement ; Fabre : base 110 ; Servier : base 250. Pourquoi ?”

Il faut dire que Jacques Servier a bien tissé sa toile au sein de l’élite. Membre du premier cercle de l’UMP, le fondateur du groupe pharmaceutique recevait chaque mois dans son hôtel particulier à Neuilly, les hommes politiques en vue et tous ceux qui comptaient et pouvaient lui rendre service. Certains ont même travaillé pour lui. Aucun membre de l’élite n’avait donc intérêt à parler des dangers du Mediator, à commencer par le premier d’entre eux, le président de la République. Les deux hommes se connaissent depuis plus de vingt-cinq ans : Nicolas Sarkozy, alors avocat d’affaires, conseille notamment Jacques Servier en matière fiscale. En juillet 2009, le chef de l’Etat lui remet même les insignes de la Grande Croix de la légion d‘honneur…

L’intrus

Le Docteur Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, va enquêter trois ans avant d’obtenir le retrait du Mediator du marché. Qui est en réalité le Docteur Frachon ? Personne face à Jacques Servier, fondateur du deuxième groupe pharmaceutique français, 3,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus de 20 000 salariés dans le monde. Le Docteur Frachon n’est qu’un intrus aux yeux d’une élite qui a verrouillé l’espace public, elle doit donc forcer les portes.

D’ailleurs, au début, personne n’écoute Docteur Frachon malgré le sérieux de son enquête qui l’a conduite à demander des autopsies, à photographier au bloc les valves cardiaques déformées. En février 2009, la pneumologue déclare onze cas de valvulopathie à son agence régionale de pharmacovigilance. En juin, l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé) l’invite à présenter ses conclusions : « Cinq diapos, un bref speech, et puis au revoir. Dans ces instances, on ne voit pas les malades, on les oublie », raconte le médecin. L’avocat d’une douzaine de victimes du Mediator, Charles Joseph-Oudin accuse l’Afssaps d’avoir joué le jeu du laboratoire Servier en contestant toutes les études qui auraient pu mener à une interdiction plus rapide.

L’impunité

Finalement, l’Afssaps décide de retirer le médicament du marché en novembre 2009 en catimini. Le scandale est tué dans l’œuf. La réputation du célèbre laboratoire est sauve. Jacques Servier jouit de l’impunité que les élites ne réservent qu’aux siens.

Ce n’est qu’un an plus tard que le scandale éclate. Presque par hasard. C’est semble-t-il au nom de la défense de la liberté d’expression que les médias prennent – un peu tard – fait et cause pour le Docteur Frachon et son éditeur-libraire brestois contre les laboratoires Servier. En effet, les Editions Dialogues sont condamnées en premier instance à retirer la mention  » combien de morts ?  » sur la couverture du livre que la pneumologue a consacré au Mediator. La justice est du côté des puissants.

L’arrogance

Alors que le chiffre du nombre de morts oscille entre 500 selon l’Afssaps et 2000 selon l’Inserm, Jacques Servier fait montre d’arrogance. Il affirme même lors de ses vœux au personnel début janvier 2011 : « 500 est un très beau chiffre marketing, mais il ne s’agit que de 3 morts. Les autres avaient déjà des valvulopathies ». Jacques Servier dénonce des attaques « non fondées » provenant d’une « mafia » œuvrant contre le laboratoire. L’élite ne supporte pas d’être jugée, elle est intouchable.

Idem pour le rapport de l’IGAS sur le Mediator : les laboratoires Servier s’étonnent dans un communiqué que ce rapport puisse lui faire porter des responsabilités « qui ne leur apparaissent pas conformes à la réalité ». Le groupe pharmaceutique se contente de remettre en cause les conclusions de l’IGAS, il n’apporte aucune preuve de l’innocuité du Mediator qui lui aurait rapporté 1 millard d’euros depuis sa mise sur le marché en 1976.

Le rideau de fumée

Quelles leçons seront retenues du scandale du Mediator ? Aucune. Car, « Pendant les affaires, les affaires continuent » pour reprendre le titre d’un livre de Denis Robert publié en 1996 qui dénonçait déjà la collusion des pouvoirs.

La technique du « rideau de fumée » est toujours la même :
1 – le gouvernement promet toute la lumière sur un scandale dont l’éxécutif connaît en réalité déjà les tenants et les aboutissants : c’était l’objet du rapport de l’IGAS, 260 pages accablantes pour les laboratoires Servier et l’Afssaps. Une fois n’est pas coutume, le rapport sort rapidement : six semaines. Les critiques sont principalement dirigées contre l’Afssaps, pour mieux oublier les autres connivences ?
2 – le gouvernement « sacrifie » un lampiste pour éviter de mettre en cause toute la chaîne de responsabilités et pour protéger des hommes plus importants : le directeur général de l’Afssaps accepte de bonne grâce de porter le chapeau en échange sans doute d’une promotion lorsque l’affaire sera oubliée. Le ministère de la Santé en particulier est épargné.
3 – le gouvernement crée une commission chargée de mettre officiellement fin aux dysfonctionnements et qui a en réalité pour mission de ne rien changer au système. Les professeurs Bernard Debré et Philippe Even ont été chargés par le ministre de la Santé de lui faire des propositions. Parions que le futur rapport ne recommandera pas de mettre fin aux connivences entre les pouvoirs.

En résumé, le scandale du Mediator illustre parfaitement la faillite d’une élite autoproclamée – au mieux complaisante, au pire corrompue – qui détient encore toutes les clés du système.

Ce système va pourtant s’effondrer.

Vous saurez pourquoi et comment ce système va disparaître dans le prochain article